Comment le travail est devenu invisible ?

Ecrit par Christophe de La Chaise. Publié dans A la une, Economie

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travail invisible

Publié le octobre 08, 2016 avec Commentez

Au cycle Valoriser le capital humain, l’économiste Pierre-Yves Gomez nous parle de la genèse du travail, qui est passé en 60 ans d’un travail « humain », à un travail centré sur le reporting et les chiffres.
Pierre-Yves Gomez est économiste, professeur de stratégie à l’EM Lyon.

Pierre-Yves Gomez

Fondateur et directeur de l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises, il enquête sur les métamorphoses de l’économie et du travail, qu’il développe à la fois dans ses chroniques au Monde ou au Figaro et dans ses deux derniers ouvrages, parus chez Desclée de Brouwer :
– Le travail invisible (2013)
– L’intelligence du travail (septembre 2016)
Il a également créé une entreprise de service aux jeunes pousses en 1995 et a effectué sa thèse avec le grand philosophe René Girard.

Voici la genèse du travail invisible :
1945
L’Europe sort d’une guerre terrible, avec plus de 46 millions de morts en 5 ans…
Aux Etats-Unis souffle « l’Esprit de Philadelphie », où l’on veut refonder une civilisation sur les droits de l’homme.
Question : que fait-on des personnes à faible revenue ?
L’idée germe de verser un revenu à ceux qui ne travaillent pas.
L’Angleterre, puis les autres pays, vont généraliser l’idée de retraite (puis dans certains pays, d’autres avantages : la sécu,…)
Aux Etats-Unis, l’épargne est placée dans l’entreprise, ce sont les caisses de retraites internes, ou fonds de pension.

En 1974, le président Ford oblige les entreprises à placer leurs fonds de pension en dehors de l’entreprise (pour éviter une catastrophe en cas de faillite…)
C’est la naissance des fonds de pension.
Ces fonds investissent dans de grosses entreprises qui peuvent sortir des liquidités, donc des sociétés cotées.
C’est l’explosion de la Bourse de NY en 1990.
Un nouveau marché naît : le marché financier.
Dans le début des années 80, on sent que le financement des entreprises en France a changé.
Le financement de l’entreprise qui passait par la banque, passe de plus en plus par les marchés financiers.
Tous les pays inventent des fonds de pension ou des SICAV.
C’est ainsi que l’économie s’est financiarisée.
Pour le fond de pension, l’investissement est en général sur 8 ans.
Il confie l’argent à des fonds d’investissement qui regardent à 1 an…
64 entreprises contrôlent 50% du PIB ; l’argent était facile, les entreprises rachètent leurs concurrents.
– 1ère conséquence : accroissement de la taille des entreprises.
Plus on leur prête, plus elles rachètent d’autres, plus elles sont puissantes, plus on leur prête…
Le marché local est insuffisant : elles vont chercher des fonds à l’international…
– 2ème conséquence : la globalisation.
90% des levées de Bourse ont été absorbées par 20% des entreprises.
Le moteur de l’économie, à partir des années 90, sont les très grandes entreprises.
La rhétorique que l’on entend comme un refrain est qu’il faut atteindre la fameuse taille critique… On est passé de 800 à 30 000 groupes en France, en 20 ans.

2) Comment nourrir les rentiers ? (par ex les retraités)

Les fonds d’investissement attendent des dividendes…
Plus les rentiers augmentent, plus il va falloir une augmentation des profits…
Les fonds vont demander aux entreprises des indicateurs : Tous les ans au départ, puis au bout de 6 mois ou 1 trimestre…
On passe du profit résiduel (ce qui reste après les charges) au profit contractuel… : je m’engage à produire un dividende.
Du coup, les entreprises se financiarisent…
Elles passent d’un management par projet à un management par le profit.
C’est la financiarisation de l’économie.
La finance n’est plus au service du travail, c’est le travail qui devient au service de la finance…
La logique économique, le mimétisme fait que l’on compare aux autres les taux de rendement proposés…
Cela entraîne l’augmentation des taux ; pour arriver à cette promesse de rendement, l’entreprise rachète des concurrents.
On arrive à des taux déconnectés de la réalité.

3) Dans les entreprises.

Comment ça se passe au niveau du travail ?
L’entreprise fait une promesse de rentabilité : pour tenter de satisfaire cette promesse, elle met en place des outils : contrôle, ERP,…, pour traquer les bénéfices : on financiarise la gestion des entreprises.
Le manager change de métier : je dois m’assurer qu’à la fin du trimestre, mes équipes aient bien réalisé l’objectif…
– Abstraction parce que je ne vois plus le client.
Conséquence : le travail disparaît…
Le manager a de moins en moins le temps de s’occuper des gens, car il faut contrôler…
Il passe 34% de son temps au reporting, alors que 90% des reporting ne sont pas lus…
Entre 1992 et 2012, 40% des investissements portent sur l’informatique…
Il n’y a plus de personnes, il n’y a que des chiffres…

4) la course à l’innovation

C’est un moyen de dire qu’on va tenir la promesse, en faisant croire qu’on va la tenir !…
Les années 95 connaissent une grosse vague d’innovation : c’est la promesse d’un roman, un jour…
Parmi les belles histoires de ces années : la création d’Amazon.
Amazon fait rêver le marché avec sa belle histoire : créer une librairie mondiale !…l
Pendant longtemps, Amazon ne gagnait pas d’argent, elle était toujours portée par cette belle histoire !…

mark zuckerberg
Personne ne connaît le business-model de Twitter ou de Facebook, cotée 100 milliards d’euros…
Rappelons la promesse de Mark Zuckerberg à sa création :
« Nous ne voulons pas faire de profit, mais relier les hommes entre eux »
Ce qui permet cette valorisation, c’est l’innovation.
Celui qui fait la plus belle promesse, capte le plus d’argent…
Si la course à l’innovation se met en place, tout le monde doit suivre, encore le mimétisme !

5) les années 2005

1er effet ; ce système encourage la spéculation : il vaut mieux avoir tort avec tout le monde que raison tout seul…
2006 : 60% des transactions sont spéculatives : elles ne servent qu’à faire gagner plus d’argent.
70% des traitements en Bourse sont fait par des robots…
L’économie réelle est en crise
Ce qui crée la valeur économique, c’est le travail humain.
42% des européens sont en bore out : ils s’ennuient au travail.
Soudain, se pose la question du sens.

Ainsi, on constate qu’en 60 ans, sans que cela ait été voulu par une des parties en présence, sans qu’il y ait d’un côté les bons, de l’autre côté les méchants, le travail se soit ainsi déshumanisé…
Pour aller plus loin :

intelligence travail

http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2016/10/07/31007-20161007ARTFIG00359-pierre-yves-gomez-l-age-d-or-du-salariat-est-revolu.php

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A propos Christophe de La Chaise

Bordelais depuis 20 ans, directeur du CECA. La conviction du CECA, à mi-chemin de la communication et du conseil RH, est que la performance de l’Entreprise (au sens large) vient de son capital humain. Cette conviction s’exprime lors de l’Université Hommes-Entreprises, un séminaire de réflexion de « remise en question positive » qui réunit plus de 500 décideurs fin août à Bordeaux (château Smith Haut Lafitte) et depuis 2012, avec le cycle Valoriser le capital humain. Mots clés du CECA : films, conseil en communication/RH, veille/informations.

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